Le Multitasking : un danger insidieux pour notre santé mentale
- Audrey Mancini
- 11 janv.
- 4 min de lecture
Quand la multiplication des tâches brouille notre clarté d'esprit
D'après les travaux du Pr Pierre Philip, spécialiste du sommeil et de la santé mentale

Après avoir écouté le Professeur Pierre Philip sur le podcast Métamorphose interviewé par Anne Ghesquière, une évidence s'impose : le multitasking, que nous pratiquons quotidiennement en croyant gagner en efficacité, représente en réalité un danger méconnu pour notre santé mentale. Loin d'être un atout, cette pratique moderne érode progressivement notre clarté d'esprit et nos capacités cognitives.
Le multitasking : catalyseur de la saturation cérébrale
Le Pr Philip identifie le multitasking comme un contributeur majeur à ce qu'il nomme le brouillard mental. Son observation clinique est particulièrement éclairante : notre cerveau peut saturer « même quand le corps semble tenir le coup ». Cette dissociation entre nos sensations physiques et notre état cognitif réel explique pourquoi nous ne percevons pas immédiatement les dégâts causés par la multiplication des tâches simultanées.
La multi-activité épuise nos ressources mentales de manière insidieuse, créant une dette cognitive dont nous ne prenons conscience que lorsqu'il est déjà trop tard – quand le brouillard s'est installé et que notre capacité de discernement s'est déjà considérablement affaiblie.
La perte de distance : un déterminant majeur négligé
L'analyse du Pr Philip met en lumière un aspect crucial souvent négligé : la distance par rapport à la gestion des événements constitue l'un des déterminants majeurs de la clarté mentale. En nous engageant dans le multitasking, nous réduisons précisément cette distance nécessaire à une vision d'ensemble.
Cette proximité excessive avec nos tâches multiples nous plonge dans un état de réactivité permanente, nous privant du recul indispensable pour hiérarchiser, analyser et prendre des décisions éclairées. La netteté mentale cède alors la place à une gestion chaotique du quotidien, où l'urgence dicte nos actions au détriment de l'important.
L'énergie cognitive fragmentée
Le Pr Philip présente le multitasking comme un obstacle direct à la préservation de notre énergie cognitive. Au lieu de canaliser nos ressources vers une tâche précise – ce qui permettrait de gagner en efficacité et en équilibre – la multi-activité fragmente cette énergie précieuse.
Cette fragmentation mène inévitablement à deux issues également problématiques : le surmenage ou une sensation de flou constant. Dans les deux cas, notre performance réelle diminue tandis que notre niveau de stress augmente, créant un cercle vicieux particulièrement délétère.
L'effet multiplicateur des écrans et du stress
Le Pr Philip ne traite pas le multitasking de manière isolée. Il le corrèle à d'autres facteurs de risque contemporains, notamment l'usage des écrans et le stress chronique. Cette combinaison aggrave considérablement la difficulté à retrouver un équilibre quotidien.
Les écrans, omniprésents dans nos vies, facilitent et encouragent le multitasking : consulter ses emails tout en participant à une réunion en visio, naviguer entre plusieurs applications, répondre à des messages pendant qu'on regarde un film... Ces comportements, devenus banals, épuisent nos ressources cognitives bien plus rapidement que nous ne le pensons.
L'analogie du jongleur : comprendre la saturation
Pour visualiser le mécanisme du multitasking, imaginons un jongleur à qui l'on lancerait progressivement de plus en plus de balles. Au début, il semble maîtriser la situation, gérant habilement trois, puis quatre balles. Mais chaque nouvelle balle – chaque nouvelle tâche – réduit sa concentration sur les autres.
Progressivement, la saturation survient. Le jongleur perd de vue l'ensemble du spectacle (cette fameuse distance par rapport aux événements évoquée par le Pr Philip), ses mouvements deviennent moins précis, et finalement, il finit par tout laisser tomber. Cette image illustre parfaitement la perte de clarté mentale et l'épuisement cognitif décrits par le spécialiste.
Le mythe neurobiologique du multitasking
Si le Pr Philip aborde les conséquences cliniques du multitasking, les neurosciences nous éclairent sur le mécanisme sous-jacent : le cerveau ne traite pas réellement plusieurs tâches complexes simultanément. Il pratique ce que les chercheurs appellent le "switch-tasking" – un va-et-vient rapide entre différentes tâches.
Ce mécanisme augmente considérablement la charge mentale et le taux d'erreur, tout en provoquant une libération accrue de cortisol, l'hormone du stress. Cette réalité neurobiologique valide pleinement l'étiquette de "danger" que le Pr Philip attribue au multitasking.
Conclusion : retrouver la clarté par l'unité d'action
Les travaux du Pr Pierre Philip nous invitent à reconsidérer radicalement notre rapport au multitasking. Loin d'être une compétence à cultiver, cette pratique représente une menace réelle pour notre santé mentale, notre clarté d'esprit et notre efficacité.
Préserver notre énergie cognitive, maintenir une distance salutaire avec nos tâches, et résister à la tentation de la multi-activité permanente constituent des enjeux majeurs de santé mentale à l'ère numérique. Le message du Pr Philip est clair : la clarté mentale se conquiert par l'unité d'action, non par la dispersion.
À propos de l'auteur : Le Professeur Pierre Philip est chef du service universitaire de médecine du sommeil au CHU de Bordeaux et directeur de recherche à l'INSERM. Ses travaux portent sur le sommeil, la santé mentale et les mécanismes de la fatigue cognitive.
Pour aller plus loin, vous pouvez consulter les publications du Pr Philip sur le site de l'INSERM ou suivre ses interventions sur les réseaux professionnels académiques.






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